Une nouvelle biographie de Rommel signée Benoît Rondeau

GERrommel2
Le Generalfeldmarschall Erwin Rommel

J’apprenais durant le week-end que le prolifique historien Benoît Rondeau a soumis le manuscrit d’une nouvelle biographie du Generalfeldmarschall Erwin Rommel aux Éditions Perrin.

L’auteur y mettra notamment l’emphase sur le talent de stratège du célèbre chef de guerre, consacrant ainsi une part significative de son livre à la Normandie, où Rommel fut successivement nommé inspecteur des fortifications du mur de l’Atlantique en novembre 1943 et chef du Groupe d’armées B de la Wehrmacht en charge des défenses côtières de la Manche deux mois plus tard.

Rappelons que M. Rondeau est l’auteur des livres Afrikakorps : l’armée de Rommel (Tallandier, 2013), Invasion : le Débarquement vécu par les Allemands (Tallandier, 2014) et, plus récemment, de la biographie Patton : la chevauchée héroïque (Tallandier, 2016).

L’auteur me confirme également que le livre abordera longuement le quotidien de Rommel et contiendra plusieurs photos inédites.

Visiblement conscient du caractère controversé que représente son sujet (en dépit de la considération que plusieurs lui portent, Rommel a tout de même porté la croix gammée sur son uniforme et commandé l’unité militaire de protection rapprochée de Hitler en 1939), Benoît Rondeau insiste sur le fait que « […] l’on est pas politiquement neutre quand on ne s’oppose pas à quelque chose. On l’accepte tacitement. » On peut donc s’attendre à ce que l’illustre maréchal soit traité sans complaisance au niveau de sa collaboration avec la horde nazie.

Si tout se déroule comme prévu, le livre devrait être en librairie au mois de mai en France. Les lecteurs canadiens pourront donc mettre la main sur un exemplaire avant de partir en vacances, c’est-à-dire vers la fin du mois de juin.

En attendant (avec impatience) la sortie du prochain Rommel en librairie, lecteurs et amateurs d’histoire militaire peuvent consulter le blogue de l’historien, sur lequel celui-ci intervient régulièrement à propos de son sujet de prédilection.

Entrevue avec le commandant Jean Michelin

Version 2
Le commandant Jean Michelin (ministère des armées)

Suite à la publication de ma recension de son excellent ouvrage Jonquille – Afghanistan 2012, le Chef de bataillon (commandant) Jean Michelin a eu la très grande amabilité d’accepter de répondre à quelques questions de ma part.

Voici donc le contenu de notre échange :

Question : À la page 265 [de votre livre], vous écrivez : « c’était cruellement banal : la France était en vacances, mais nous, nous n’oublierions pas. » Vous faisiez référence au fait qu’un sous-officier des Advisory Teams était tombé au combat. J’ai cru percevoir une certaine frustration de votre part, relativement à la méconnaissance de la mission qui vous était confiée sur ce théâtre d’opérations. Dit autrement, la population en général s’en préoccupe bien peu. Qu’aimeriez-vous que les gens réalisent à propos de votre mission en Afghanistan?

“Il y avait clairement de ma part une ambition secrète, en écrivant ce livre, d’être lu au-delà de la communauté d’intérêt du monde de la Défense, et je ne m’en cache pas. Est-ce que j’ai réussi, c’est une autre question! Mais je suis content d’avoir au moins essayé.”

Réponse : Il y a toujours de la frustration quand un mort au combat est traité de façon expéditive par les médias nationaux. C’est, je pense, une réaction normale quand on est sur place et que l’on sent que l’opinion ne s’intéresse guère à ce que les soldats, déployés au nom du pays et donc de sa population, sont en train de vivre. Mais c’est aussi paradoxal, parce que d’une façon générale, nous n’aimons guère le dolorisme outrancier qui trahit un certain défaut de résilience. Je crois que la vérité est quelque part entre les deux: le traitement médiatique est un symbole du sentiment général face aux forces armées qui s’est développé ces dernières années, celui d’une sympathie sincère mais quelque peu indifférente. C’est assez logique, parce que les armées renvoient une impression de solidité, de valeurs, de confiance qui est soigneusement entretenue (et méritée), mais à l’échelle d’une population, peu de gens sont concernés par la Défense (soit personnellement, soit par l’intermédiaire d’un proche, parent ou ami). Il y avait clairement de ma part une ambition secrète, en écrivant ce livre, d’être lu au-delà de la communauté d’intérêt du monde de la Défense, et je ne m’en cache pas. Est-ce que j’ai réussi, c’est une autre question! Mais je suis content d’avoir au moins essayé.

Question : Nous avons le privilège de découvrir votre récit dans le confort de notre foyer ou devant un petit café (le genre qu’on aimerait placer dans un colis pour vous l’envoyer en Afghanistan si on pouvait revenir en arrière), mais on sent très bien que le genre de mission à laquelle vous avez pris part est un exercice très difficile. Quel est, selon vous, l’élément (qualité) essentielle pour passer au travers avec succès?

“Le facteur essentiel de succès, c’est la formation et l’entraînement.”

Réponse : Je ne vais pas être original, mais le facteur essentiel de succès, c’est la formation et l’entraînement. Cela part des hommes et des femmes que l’on commande, évidemment, et que j’ai voulu mettre au cœur du livre, parce que ce sont eux qui ont été le plus exposé. Mais j’ai toujours eu confiance en eux parce que je m’étais entraîné avec eux, que je les connaissais, que je savais ce que je pouvais leur demander. Cela prend du temps et cela nécessite des moyens, mais c’est absolument essentiel. Le 9 juin, et dans d’autres moments de tension, j’ai – comme tous mes subordonnés – fait ce que je savais faire, ce que j’avais appris à faire, ce que j’avais répété et perfectionné pendant des heures, des jours, des nuits. La formation et l’entraînement, c’est souvent la variable d’ajustement qui souffre de la suractivité, ce n’est pas toujours amusant, mais c’est indispensable. Pour un chef, je crois aussi qu’il faut prendre soin de ses subordonnés, les aimer, les connaître. C’est ce que j’ai cherché à faire. Je ne le regrette pas. Je citerais volontiers mon chef de corps, qui nous a répété à de nombreuses reprises, en fin de mission et après le retour: “je n’ai eu peur de rien car j’étais sûr de vous.” Je suis très jaloux de cette phrase à laquelle je souscris totalement.

Question : Étant féru d’histoire militaire et des grands noms qui en ont jalonné l’écriture depuis des temps immémoriaux, puis-je me permettre de vous demander quel grand chef de guerre vous inspire le plus et pourquoi?

“J’ai une vraie admiration pour Monclar, par exemple, qui, à la veille de la retraite, et alors qu’il était général de corps d’armée, a troqué ses étoiles contre des galons de lieutenant-colonel pour aller commander le bataillon français de Corée.”

Réponse : C’est difficile à dire. Il y a beaucoup de grands noms, de grands chefs, de grands capitaines et de grands généraux dans l’histoire, et dans l’histoire de France en particulier. Je n’ai pas forcément de “héros personnel” défini, mais je suis indéniablement nourri d’une culture militaire française qui a produit de grands chefs non dépourvus de panache. J’ai une vraie admiration pour Monclar, par exemple, qui, à la veille de la retraite, et alors qu’il était général de corps d’armée, a troqué ses étoiles contre des galons de lieutenant-colonel pour aller commander le bataillon français de Corée. Quand on sait la carrière qu’il a eu avant, c’est quand même quelque chose de fort. Et puis, je crois qu’il y a un beau symbole, au soir de sa vie active, près de raccrocher le képi, à retourner au sein de la troupe, près du contact et près des hommes. On passe toute une carrière à regretter ses années de lieutenant et de capitaine, quand on découvre la vie d’officier d’état-major, après tout. J’aime bien cette idée – ce qui ne signifie pas que je m’en sentirais capable pour autant!

Question : À la page 268, vous écrivez : « […] je fumai en interrogeant du regard le ciel vide et adressai une prière silencieuse et maladroite pour le repos des âmes venues servir dans ce recoin désolé du monde. » Sans vouloir m’immiscer dans votre for intérieur, mais quel est le rôle, l’importance, de la foi dans ces missions de guerre que l’on confie à nos militaires?

“J’ai essayé de faire en sorte, quand les conditions opérationnelles le permettaient, que les gens qui le voulaient puissent pratiquer leur religion pendant la mission, que ce soit aller à la messe ou observer le jeûne du Ramadan.”

Réponse : C’est compliqué. Hormis mon cas personnel, qui n’a que peu d’intérêt, je sais toutefois l’importance qu’a ou qu’a pu avoir la foi religieuse en opérations. Il y a quelque chose de très intime mais qui peut être très fort dans ces moments-là. J’ai essayé de faire en sorte, quand les conditions opérationnelles le permettaient, que les gens qui le voulaient puissent pratiquer leur religion pendant la mission, que ce soit aller à la messe ou observer le jeûne du Ramadan. Avoir des aumôniers, imams ou rabbins militaires est une bonne chose, mais je conçois aussi que cela ne convienne pas à tout le monde. Dans un système très régenté par les règles et les consignes de tous ordres, c’est un espace de liberté qui appartient à chacun et que je me suis contenté de respecter sans chercher à imposer quoi que ce soit.

Question : Je suis amateur de Scotch (Whisky). J’ai donc beaucoup aimé les clins d’œil effectués en direction de ce divin breuvage dans votre livre – notamment le récit de la bonne bouteille dégustée dans des verres de cantine (p. 331). Accepteriez-vous de me dire quelle est votre marque de Scotch favorite?

Réponse : J’en bois moins depuis quelques années, étrangement, mais j’aime bien le Caol Ila. Il est hélas introuvable sous mes latitudes actuelles, mais j’ai appris à apprécier le bourbon pour compenser.

Question : Finalement, je serais infidèle à ma passion des bonnes lectures si je ne tentais pas de savoir si vous avez l’intention de reprendre la plume dans un avenir prochain? Prévoyez-vous écrire de nouveau au sujet des affaires militaires?

“Je n’exclus pas de continuer à toucher au monde militaire, parce qu’il y a des problématiques que j’aimerais explorer dans la fiction, mais je n’ai pas non plus envie de m’enfermer dans un genre.”

Réponse : Oui, j’aimerais bien continuer à écrire – j’écris depuis que je suis tout petit. J’ai un projet de roman en cours, c’est une première pour moi. J’espère arriver à le terminer, j’espère aussi qu’il sera suffisamment bon pour être accepté par mon éditeur! Je n’exclus pas de continuer à toucher au monde militaire, parce qu’il y a des problématiques que j’aimerais explorer dans la fiction, mais je n’ai pas non plus envie de m’enfermer dans un genre. Mon rêve, c’est de me sentir un jour suffisamment légitime et suffisamment libre pour pouvoir raconter toutes sortes d’histoires. J’aime bien raconter des histoires.

__________

Je tiens à remercier vivement le Chef de bataillon (commandant) Michelin non seulement pour sa plume exceptionnellement agréable et engageante, mais aussi pour sa grande générosité envers l’auteur de ce blogue en acceptant de répondre à ses questions.

Jonquille – Afghanistan 2012 est actuellement disponible en librairie et je vous garantis que vous ne regretterez pas de vous en procurer un exemplaire et d’y plonger.

Jonquille – Afghanistan 2012

PetiteJonquilleDans ce classique qu’est devenu le livre Anatomie de la bataille, Sir John Keegan observe qu’:

« […] il est dommage que les historiens officiels ignorent délibérément les questions affectives en matière d’historiographie militaire, alors qu’il est évident que cet aspect de la vie du combattant, pour ne rien dire de la tentation d’identification qu’il suscite en nous, est essentiel à la peinture de la vérité historique. » (p. 21).

Même de nos jours, la littérature militaire foisonne de récits consacrés aux impératifs tactiques et stratégiques des grandes batailles et opérations qui remplissent les rayons consacrés à la discipline dans les librairies.

Fort agréablement, une tendance se fait jour depuis quelques années qui accorde la première place à la facette humaine de la res militaris – dans le sillage de l’œuvre de Keegan.

Il m’a récemment été donné de dévorer l’un des plus touchants récits de guerre qui se soit retrouvé entre mes mains.

Dans Jonquille – Afghanistan 2012, le capitaine Jean Michelin nous fait revivre son commandement dans le cadre d’une mission de six mois en Afghanistan. Sous une plume touchante et alerte, l’auteur nous permet de suivre les soldats de sa compagnie « […] dans le labyrinthe de tentes et de bunkers », au rythme d’un quotidien souvent difficile d’une mission éreintante, mais aussi d’imaginer la douleur qui accompagne la perte d’un collègue ou encore le « […] traumatisme induit par le fait de rouler sur un engin conçu pour vous tuer, de s’en sortir sans égratignure et de devoir retourner sur le même chemin trois jours plus tard. »

Sympathisant avec l’aversion ressentie à la dégustation d’un mauvais café (ce breuvage émaille le récit à plusieurs endroits, attestant probablement de la nécessité d’en consommer fréquemment pour rester aux aguets après de trop courtes nuits de sommeil), ressentant la douleur de ces combattants qui doivent encaisser une pression psychologique incomparable, partageant son dégoût à la vue de son adjoint en charge du renseignement dégustant à bord du véhicule blindé à l’intérieur duquel ils prenaient place un hamburger défraichi récupéré sur la base américaine de Bagram, on en vient pratiquement à s’imaginer enfilant les bottes et la frag des subalternes de Jean Michelin aux petites heures du matin pour partir sécuriser une voie de communication.

Pour tout dire, Jean Michelin parvient très bien à nous faire partir en mission avec lui, au ras des pâquerettes – je devrais probablement écrire au ras des paysages enchanteurs regorgeant de menaces et de temps morts.

Après avoir réussi sa mission en Afghanistan, Jean Michelin a également rempli celle qu’il s’était donné en écrivant ce livre palpitant qui est appelé à devenir un classique du genre puisqu’il est parvenu à nous faire comprendre la réalité et le vécu de ces hommes et de ces femmes auxquels nous confions probablement la mission la plus difficile qui soit, celle de mourir s’il le faut. Une réalité que nous oublions trop souvent, affairés dans le confort et la sécurité de nos occupations quotidiennes et éloignés de cette réalité militaire que nos sociétés ont choisi de reléguer à l’arrière-plan dans un monde fourmillant pourtant de menaces et de situations pour lesquelles seuls ces hommes et femmes d’exception sont outillés.

À lire, absolument.

_________

Jean Michelin, Jonquille – Afghanistan 2012, Paris, Éditions Gallimard, 2017, 367 pages.

La Nostalgie de l’honneur

9782246813934-001-t-59f1d31d3e0a6« C’est par les bibliothèques que nous retrouverons le salut. » (Jean-René van der Plaesten, p. 123).

Dans un monde orienté sur l’électronique, la technologie, la gratification immédiate, il va sans dire qu’une telle affirmation se situe à contre-courant de la mentalité dominante. Les livres ont été délaissés pour les tweets, les statuts Facebook et tout le reste. À combien de reprises ai-je eu le sentiment d’être un dinosaure en sortant un livre et un crayon de mon sac?

La lecture du livre La nostalgie de l’honneur de Jean-René van der Plaesten (Grasset) – qui se veut une biographie de son grand père, le Général Jean Crépin, bras droit du Maréchal Leclerc de la brousse africaine jusqu’à l’Indochine et fidèle du Général de Gaulle – fut un grand moment de lecture et une véritable bouffée d’air frais pour moi.

Parce que le fil conducteur de son récit est à l’effet que l’on peut puiser dans le passé et les valeurs qui ont contribué à en écrire quelques-unes des pages les plus héroïques. Affirmant que « la France a inondé le monde de ces noms qui ruissellent de gloire militaire », l’auteur nous permet de découvrir un personnage et ses acolytes qui se sont démarqués au milieu de la tempête par un sens de l’honneur bien trempé.

Jean-René van der Plaesten se pose également la question, à savoir si des valeurs comme la vérité, l’idéal, et la loyauté ne figureraient pas dans un répertoire désuet tant elles ne sont pas à l’ordre du jour des décideurs actuels qui se démarquent par une médiocrité découlant du fait « […] qu’ils ont perdu la foi – en eux, en leur pays, en Dieu. »

La foi. Je vois déjà la rangée de tomates s’aligner pour m’être lancées au visage. Comment peut-on aujourd’hui aborder le sujet sans se voir accoler l’étiquette de « grenouille de bénitier ». Il est pourtant impossible de pleinement apprécier la grandeur de ces hommes que l’on retrouve dans ces pages – Leclerc et de Gaulle principalement – sans y référer. Impossible de vraiment comprendre ce qui a animé ces hommes si on les détache de leur foi.

C’est probablement la raison pour laquelle l’auteur a cru bon ajouter la prière des parachutistes à son récit. « Il me semble que celui qui ne frémit pas à la lecture de cette prière ne peut comprendre notre si imparfaite, si belle, si humaine condition. »

Chacune des pages de cet exceptionnel ouvrage m’a ouvert les yeux sur le fait que l’héritage du grand-père de l’auteur, loin d’être dépassé, est plus que jamais actuel, à l’heure où le monde est confronté à des périls qui font appel à « […] cette étrange faculté de comportement dans laquelle il entre une indéniable grandeur mais aussi une extrême inconscience. » Il ne saurait y avoir d’honneur sans la foi et les gestes concrets qui y sont associés, oserai-je avancer.

La Nostalgie de l’honneur est un excellent antidote à la grisaille de l’éphémère et du paraître qui assombrit l’espace public de nos jours.

L’art militaire de Napoléon

ArtMilitaireNapoleonEn faisant du ménage dans mes boîtes la fin de semaine dernière, je suis tombé sur un livre – L’art militaire de Napoléon – que je m’étais procuré il y a quelques mois, mais qui était disparu depuis de mon écran radar.

Ayant marché sur les champs de bataille de Austerlitz et Waterloo, admiré le berceau du roi de Rome dans un château de Vienne et parcouru l’exceptionnel musée consacré à la guerre de 1812 à quelques pas de la Place rouge à Moscou – sans parler de deux passages au tombeau de Napoléon aux Invalides à Paris – je me suis dit qu’il était bien temps que je découvre les facettes du génie militaire du personnage sans qui ces visites auraient été impossibles.

Je prévois donc de plonger dans les pages rédigées par Jacques Garnier, probablement après les occupations de la journée. Je partagerai ultérieurement mes impressions avec vous au sujet de cette lecture qui promet d’être fort agréable. Je peux d’ores et déjà relever que l’un des aspects qui m’intéresse particulièrement dans cet ouvrage est le fait que son auteur ne provient pas de la sphère académique, ce qui témoigne bien du vif intérêt que représente le sujet auprès d’un public élargi.

Les mémoires de von Manstein

Cela faisait un bon bout que je voulais m’y mettre et c’est fait depuis hier. Avec mon stylo comme compagnon, je me suis plongé dans les mémoires du Generalfeldmarschall Erich von Manstein. Et je dois avouer que c’est une lecture tout aussi intéressante qu’instructive. J’aurai le plaisir de vous en proposer une recension lorsqu’en aurai terminé la lecture.

Le mythe du plan Schlieffen

SchlieffenEn juillet 2014, je visitais le système de tranchées allemand de Bayernwald sur le saillant d’Ypres en Belgique. Dans ces tranchées reconstituées et ouvertes au public, j’ai marché brièvement sur les traces des soldats qui combattaient pour le Kaiser sur le front ouest. Et cela a aiguisé ma curiosité au sujet de la perspective allemande de la Première Guerre mondiale.

Me questionnant à savoir ce qui avait conduit les troupes allemandes à effectuer ce séjour prolongé dans la boue des Flandres, mon intérêt s’est tout naturellement porté sur le fameux plan Schlieffen, sur les épaules duquel tant d’observateurs et de généraux de salon font porter la responsabilité du début des hostilités au mois d’août 1914.

Il me fallait donc lire Alfred von Schlieffen : L’homme qui devait gagner la Grande Guerre par Christophe Bêchet (Éditions Argos). Et ce fut une excellente décision, qui m’a permis de bien comprendre à quel point le mythe entourant ce plan ne correspond pas du tout à la réalité.

« Un des premiers stéréotypes en vogue dès la fin du premier conflit mondial fut de présenter le plan Schlieffen comme un plan de guerre millimétré, ne laissant aucune place à l’initiative des officiers chargés de l’exécuter. » Au surplus, il y a « […] confusion le Grand Mémoire [réputé être l’inspiration du plan Schlieffen] de 1905/1906 et le plan Moltke de 1914. »

L’historien Christophe Bêchet parvient à illustrer que le Grand Mémoire n’était pas « […] la preuve tangible d’une volonté préméditée d’agression de la part de l’Allemagne. » Bien au contraire.

Pour ne citer que quelques exemples, l’autre expose que :

  • Les plans comme ceux échafaudés par Schlieffen alors qu’il était à la tête du Grand État-Major allemand (1891-1906) l’étaient dans une perspective de la continuation de la politique par d’autres moyens;
  • Contrairement à ce qu’on pourrait être tentés de croire, la France était la société la plus militarisée en 1914;
  • Le Grand Mémoire constituait donc un plaidoyer pour l’accroissement des effectifs militaires de l’Allemagne;
  • Schlieffen y prévoyait une guerre sur un front seulement, les Russes ayant été vaincus lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905;
  • Schlieffen « […] avait toujours refusé avec la plus grande fermeté d’envisager dans ses prévisions la possibilité d’une guerre totale, une longue guerre de tranchées dans laquelle les nations épuiseraient toutes leurs ressources. »;
  • Schlieffen était donc un adepte du Blitzkrieg (guerre de mouvement);
  • Le Grand Mémoire était maximalement un concept opérationnel dans lequel Schlieffen planchait notamment les moyens à utiliser pour conduire la guerre moderne.

Fort de ces notions incontournables, il appert de constater que la situation à laquelle Moltke le jeune fut confronté à partir du mois d’août 1914 dépassait largement les paramètres envisagés par Schlieffen de son vivant.

Comme quoi les plans de guerre résistent rarement au concept de friction tel que conceptualisé par Clausewitz et qui accompagne la conduite des hostilités.

Très bien écrit et solidement documenté, le Schlieffen de Christophe Bêchet est donc un ouvrage à lire pour tous ceux et celles qui s’intéressent non seulement au premier conflit mondial, mais également au dépassement des mythes dont nous sommes trop souvent prisonniers dans notre compréhension de l’histoire.

_______

Christophe Bêchet, Alfred von Schlieffen : L’homme qui devait gagner la Grande Guerre, Paris, Éditions Argos, 2013, 214 pages.