De l’utilité de la baïonnette

img_3707
Figurine King & Country NA298 – Charge! – marchant avec le “Union Jack” en arrière-plan.
Je suis un passionné d’histoire militaire et il en découle que je raffole de parcourir les musées consacrés à ce sujet. Lorsque j’effectue ces visites, je me sens toujours un peu mal à l’aise à la vue des baïonnettes ayant fait partie de l’équipement des valeureux soldats dans le passé. Pour tout dire, elles m’inspirent la crainte de cette douleur qu’elles ont pu causer et à laquelle elles peuvent toujours être associées dans la geste militaire.

Selon un article récent et fascinant paru dans The Journal of Strategic Studies sous la plume de John Stone, il appert que ma disposition à l’égard de cette arme n’est pas incongrue puisque les combats à la baïonnettes ont été bien peu fréquents sur les champs de bataille de l’histoire et les blessures qu’elles ont infligées furent infimes par rapport aux autres causes. Par exemple,

« Bayonet fighting during the First World War was […] a rare event, judging from statistics associated with First US Army’s Operations in Europe. Of the 224,098 casualties requiring hospital treatment, a mere 235 soldiers (0,1 per cent) presented with bayonet wounds. » (p. 1028).

J’aurais pourtant été porté à croire le contraire…

Selon Stone, le vainqueur de l’épreuve de courage qui entoure l’utilisation de la baïonnette est celui dont la trempe morale est la plus solide.

On ne devrait donc pas mesurer l’efficacité de la baïonnette aux dommages physiques qui accompagnent son utilisation, mais sur l’effet moral qu’elle procure à ses utilisateurs.

Je réalise donc maintenant que je suis loin d’être le seul à vouloir m’éloigner de ces objets synonymes de douleur psychologique plutôt que physique.

Comme quoi elles remplissent bien leur mission.

Mussolini, chef de guerre

mussolinischiavon
La figurine LAH200 Count Galeazzo Ciano de la collection King & Country photographiée sur le livre de Max Schiavon.

Durant un séjour en Italie en 2013, j’ai effectué une visite guidée consacrée à Mussolini. En parcourant différents quartiers de Rome, il fut possible de constater que le Duce conserve l’intérêt, pour ne pas dire une certaine affection, de plusieurs. Dans une certaine mesure et malgré sa présence au côté d’Hitler, son aura a survécu à la déconfiture du fascisme et aux effets du temps.

Mais peu d’auteurs se penchent sur Mussolini dans la langue de Molière. L’historien militaire français Max Schiavon a relevé le gant en publiant récemment un excellent livre à propos du dictateur, Mussolini. Un dictateur en guerre.

Si Mussolini est habilement parvenu à maitriser l’échiquier politique italien entre les deux conflits mondiaux, il en fut tout autrement de sa capacité à revêtir les habits du chef de guerre. Quatre raisons majeures viendront plomber son action durant la Seconde Guerre mondiale.

Tout d’abord, Mussolini est dépourvu de toute formation militaire. On aura souvent entendu la rengaine à l’effet que les soldats italiens n’étaient pas des guerriers très valeureux, mais le fait demeure que les forces armées souffraient d’impréparation pour le conflit auquel le Duce les destinait. Sur le champ de bataille, le maréchal Rommel observait pour sa part que l’infériorité des Italiens devant les Britanniques en Afrique du Nord était redevable au fait que la performance des premiers était tétanisée par leur infériorité en termes de forces motorisées. (p. 192). Appelant Clausewitz à la barre de son argumentaire, Max Schiavon expose que « le plus strict des devoirs de l’État, c’est de se munir de l’armée de sa politique. » (p. 151) À son grand dam, Mussolini ne sut pas intégrer la pensée du célèbre prussien dans sa politique.

Ensuite, en emboitant le pas d’Hitler, le chef du gouvernement mesura mal l’état d’esprit de sa population, laquelle se démarquait par son pacifisme, l’absence de désir de partir en guerre, un sentiment défavorable – voire hostile – aux Allemands et à leurs desseins. Celui qui avait bien joué ses cartes pour faire la conquête du pouvoir eut donc la main moins bonne avec la Res Militaris.

De plus, Mussolini accepte d’être la 5e roue du carrosse d’un régime allemand qui le trompe sans vergogne à moult reprises et qui le méprise ouvertement. À témoin, l’anecdote citée par Max Schiavon au sujet du baron de Fiorio, officier de liaison italien auprès des services de renseignement allemands qui déclare à voix haute « Alors, mon cher Franz, nous voici à vos côtés » après que l’Italie se soit rangée derrière l’Allemagne nazie. Pour réponse, son collègue allemand, le major Franz Seubert, de lui répondre : « Bravo, nous gagnerons la guerre quand même. » (p. 142-143). Tout était dit.

Finalement, incapable de tirer l’enseignement accompagnant ses échecs, Mussolini était condamné soit à les répéter ou à tout simplement les ignorer. Contrairement à un Franco qui sut habillement jouer ses cartes durant la Deuxième Guerre mondiale et ainsi demeurer à la tête de son pays lorsque les canons se turent, Mussolini était destiné à tomber en même temps que les étendards de bataille des forces italiennes. Son gendre et ministre des affaires étrangères, le comte Galeazzo Ciano, lui conseilla pourtant, à la lumière des actions posées par les Allemands et des divergences de vues entre Rome et Berlin, de prendre ses distances avec le Reich. Cette disposition allait plus tard lui coûter la vie.

Certains pourront reprocher à l’auteur de ne pas être entré dans le menu détail des opérations militaires, mais tel n’était pas son objectif. Avec brio, il s’est concentré à dépeindre le parcours de Mussolini en tant que chef de guerre, une trajectoire promise à la défaite malgré un parcours qui suscita une admiration toujours observable au hasard d’une discussion dans un café ou au détour d’une visite chez un boutiquier romain.

_____

Max Schiavon, Mussolini. Un dictateur en guerre, Paris, Perrin, 2016, 270 pages.