Le mythe du plan Schlieffen

SchlieffenEn juillet 2014, je visitais le système de tranchées allemand de Bayernwald sur le saillant d’Ypres en Belgique. Dans ces tranchées reconstituées et ouvertes au public, j’ai marché brièvement sur les traces des soldats qui combattaient pour le Kaiser sur le front ouest. Et cela a aiguisé ma curiosité au sujet de la perspective allemande de la Première Guerre mondiale.

Me questionnant à savoir ce qui avait conduit les troupes allemandes à effectuer ce séjour prolongé dans la boue des Flandres, mon intérêt s’est tout naturellement porté sur le fameux plan Schlieffen, sur les épaules duquel tant d’observateurs et de généraux de salon font porter la responsabilité du début des hostilités au mois d’août 1914.

Il me fallait donc lire Alfred von Schlieffen : L’homme qui devait gagner la Grande Guerre par Christophe Bêchet (Éditions Argos). Et ce fut une excellente décision, qui m’a permis de bien comprendre à quel point le mythe entourant ce plan ne correspond pas du tout à la réalité.

« Un des premiers stéréotypes en vogue dès la fin du premier conflit mondial fut de présenter le plan Schlieffen comme un plan de guerre millimétré, ne laissant aucune place à l’initiative des officiers chargés de l’exécuter. » Au surplus, il y a « […] confusion le Grand Mémoire [réputé être l’inspiration du plan Schlieffen] de 1905/1906 et le plan Moltke de 1914. »

L’historien Christophe Bêchet parvient à illustrer que le Grand Mémoire n’était pas « […] la preuve tangible d’une volonté préméditée d’agression de la part de l’Allemagne. » Bien au contraire.

Pour ne citer que quelques exemples, l’autre expose que :

  • Les plans comme ceux échafaudés par Schlieffen alors qu’il était à la tête du Grand État-Major allemand (1891-1906) l’étaient dans une perspective de la continuation de la politique par d’autres moyens;
  • Contrairement à ce qu’on pourrait être tentés de croire, la France était la société la plus militarisée en 1914;
  • Le Grand Mémoire constituait donc un plaidoyer pour l’accroissement des effectifs militaires de l’Allemagne;
  • Schlieffen y prévoyait une guerre sur un front seulement, les Russes ayant été vaincus lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905;
  • Schlieffen « […] avait toujours refusé avec la plus grande fermeté d’envisager dans ses prévisions la possibilité d’une guerre totale, une longue guerre de tranchées dans laquelle les nations épuiseraient toutes leurs ressources. »;
  • Schlieffen était donc un adepte du Blitzkrieg (guerre de mouvement);
  • Le Grand Mémoire était maximalement un concept opérationnel dans lequel Schlieffen planchait notamment les moyens à utiliser pour conduire la guerre moderne.

Fort de ces notions incontournables, il appert de constater que la situation à laquelle Moltke le jeune fut confronté à partir du mois d’août 1914 dépassait largement les paramètres envisagés par Schlieffen de son vivant.

Comme quoi les plans de guerre résistent rarement au concept de friction tel que conceptualisé par Clausewitz et qui accompagne la conduite des hostilités.

Très bien écrit et solidement documenté, le Schlieffen de Christophe Bêchet est donc un ouvrage à lire pour tous ceux et celles qui s’intéressent non seulement au premier conflit mondial, mais également au dépassement des mythes dont nous sommes trop souvent prisonniers dans notre compréhension de l’histoire.

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Christophe Bêchet, Alfred von Schlieffen : L’homme qui devait gagner la Grande Guerre, Paris, Éditions Argos, 2013, 214 pages.

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